René Boivin, Suzanne Belperron ou l’art du bijou au féminin

 

du 6 novembre au 30 novembre 2009

Prêtons-nous à un jeu : voici un double clip en cristal de roche serti de diamants ; tentons de deviner par qui il fut réalisé. Suzanne Belperron ? La maison Boivin ? Il est très difficile de trancher. En effet, durant plus de dix ans, elles ont travaillé ensemble, et conçu les bijoux parmi les plus novateurs de la période Art déco. N’espérons pas davantage trouver une signature qui les départagerait ; conscientes de leur singularité, jugeant leur style reconnaissable, elles ne signaient pas leurs œuvres. A réunir les deux noms dans une même exposition, la Galerie parisienne fait preuve de bravoure et, disons le, d’un brin d’humour… Là-haut, Suzanne Belperron et Jeanne Boivin doivent trépigner. Les dames ne s’aimaient pas. Vous allez comprendre pourquoi. Revenons à cette tragique année de 1917. René Boivin, qui s’est installé comme bijoutier – joaillier, rue de Turbigo à Paris au temps de la Belle époque, décède. Sa veuve Jeanne, qui se trouve être la sœur aînée du couturier Paul Poiret, avait jusque-là secondé son mari. Afin de distraire son chagrin, elle reprend le flambeau. Si Madame René Boivin mène

l’entreprise avec fermeté et brio, durant plus de trente ans, jamais elle ne se mettra en avant, conservant pour raison sociale celle de son époux. C’en 1919 qu’elle engage Suzanne Vuillerme (future Mme Jean Belperron). La maison Boivin affirma que la jeune fille y entra comme vendeuse. Dans le catalogue de la récente exposition « Bijoux Art déco et avant-garde », au musée des Arts décoratifs à Paris, Evelyne Possémé, conservateur en chef, rectifie : Suzanne Vuillerme, alors âgée de 19 ans, sort de l’école des Beaux-Arts de Besançon, elle est employée comme modéliste dessinatrice. Certes, elle débute. Du métier, elle a tout à apprendre, mais elle apprend vite. Commence une période éblouissante pour Boivin. Des pièces stupéfiantes de modernité voient le jour, taillées dans le cristal de roche ou l’agate puis incrustées de pierres précieuses. L’association est audacieuse, la réalisation, un tour de force. C’est une révolution ! Reste une question : de qui viennent les idées ? De la nouvelle recrue, cette petite main ? Suzanne se serait contentée de transcrire sur papier les inventions de la patronne – qui ne dessinait pas ? Ou, au contraire, apporta-t-elle à Boivin son originalité, et la fraîcheur de son talent ? L’histoire de l’art n’a pas encore décidé. (D’autant qu’avant

Prêtons-nous de disparaître, Belperron brouilla les pistes, en brûlant quantité de papiers peut-être révélateurs). Toujours est-il que, bientôt, en 1932, Suzanne va quitter Madame Boivin. Et sur un coup de tête. L’autorisation d’apposer son nom sur un dessin de sa création lui ayant été refusée, Suzanne claque la porte. Un caractère ! Elle rejoint Bernard Herz, négociant en pierres et perles. Plus libre à présent, la créatrice fera appel aux artisans qu’elle a connus chez son ancien employeur, les fabricants bijoutiers – joailliers Groéné et Dard ainsi que l’excellent, le merveilleux lapidaire, Adrien Louart. Suzanne va jusqu’à entraîner avec elle une partie de la clientèle, dont Elsa Schiaparelli, reine de la haute – couture. Voilà peu délicat. On chuchote qu’en ses débuts, elle reproduit, pour des dames économes, les modèles de Boivin à moindre coût. Rien de surprenant à ce que Jeanne Boivin ait gardé une cruelle rancœur envers son ex-collaboratrice. Dés lors, chacune va son glorieux chemin. Suzanne Belperron poursuit son oeuvre sur les pierres dures, pierres fines et précieuses. Et avec quel raffinement ! Elle

affectionne le ton sur ton, assortissant la transparence du cristal au blanc du diamant, les tonalités brunes et jaunes du quartz fumé et de la topaze, ou, comme sur la broche que dévoile la Galerie Parisienne (voir p.), la calcédoine bleutée, presque lavande, aux saphirs. Pour composer une bague, elle joue des nuances entre rubis taillés et rubis en cabochon (voir p.). Subtil camaïeu. Ses gemmes, il faut le reconnaître, ne s’avèrent pas toujours d’une qualité exceptionnelle – à l’inverse de Boivin. Qu’importe ! La créatrice donne priorité au dessin. Suzanne est une artiste. En revanche, les perles fines qu’elle remet au goût du jour sont admirables. Sur des bracelets articulés, elle les utilise en breloques, c’est osé. Pendant ce temps, que se passe-t-il chez Boivin ? Une nouvelle dessinatrice est

arrivée en 1933, Juliette Moutard, que viendra rejoindre Germaine Boivin, l’une des filles de Jeanne. « Mademoiselle Juliette » est une amoureuse de la nature. Des oiseaux s’envolent des écrins. Des fleurs s’épanouissent sur les clips, marguerites, orchidées, pavées de pierres fines de couleurs (voir p. ). Boivin sélectionne péridots, olivines, topazes, aigues-marines, tel un peintre les pigments. Délicate palette qui a fait sa célébrité. L’abstraction n’en est pourtant pas abandonnée. Le joaillier produit ses fameuses « grosses bagues » architecturées (voir p.). C’est le moment de le rappeler, René Boivin avait été le premier, dès les années 1910, à concevoir des chevalières pour femmes. Na. On lance le bracelet Tranche, demi-cercle rigide, qui aurait été inspiré par un melon découpé et qui est décliné en diamants et platine, en or et citrines (voir p. ), mais aussi dans des matériaux inattendus en joaillerie : le bois, l’acier inoxydable… On revient, aussi, au style « barbare » sic !, cher à René, bijoux étrusques, mérovingiens, assyriens, constitués d’or enroulé, un motif qui, chez Boivin, vaut pour signature. Oublions les querelles. Voyons les points communs, Suzanne Belperron et Jeanne Boivin en ont tant, bien trop sans doute. Ce sont des femmes. Dans l’univers de la bijouterie – hormis Jeanne Toussaint chez Cartier – peu de figures du Beau sexe se font remarquer à l’époque. Leurs créations respectives s’adressent à l’élite, ouverte à l’avant-garde. « Boivin est le joaillier de l’intelligentsia », souligne Françoise Cailles, dans la monographie qu’elle lui a consacrée – ouvrage, hélas, épuisé. La maison a, pour inconditionnels, des aristocrates, la princesse de Faucigny-Lucinge, des peintres, Kees Van Dongen ou Marie Laurencin, des écrivains, dont la coquine Louise de Vilmorin, intime parmi les intimes. Dans ses salons douillets de l’avenue de l’Opéra, elle attire des milliardaires étrangères, mais les moins

conformistes, dont Victoria Ocampo, Argentine richissime, qui fut la maîtresse de Drieu la Rochelle. Les modèles de Belperron, plus spectaculaires peut-être, brillent dans les milieux de la mode, au poignet de l’extravagante Diana Vreeland, rédactrice en chef du « Vogue » américain ; ils séduisent les mondaines. C’est la vente aux enchères des joyaux de la duchesse de Windsor, en 1987, qui fit ressurgir le nom de Belperron. Aussi incroyable que cela paraisse, on l’avait oublié. La société que la créatrice constitua après- guerre avec le fils de Jean Herz, Bernard, avait cessé d’exister treize ans plus tôt. Alors que l’enseigne de Boivin perdurait avenue Montaigne. Au regard des trésors dénichés par la Galerie parisienne, une chose est acquise, Jeanne Boivin et Suzanne Belperron ont, toutes deux, créé, selon une musique propre, des bijoux intemporels qu’on brûle de porter. Laurence Mouillefarine

1 Comment

  1. Toutes les réponses à ces petites questions se trouvent désormais accessibles à tous le livre est accessible chez Galignani, Sotheby’s, ou Olivier Baroin.

    SUZANNE BELPERRON

    Cet ouvrage est le premier consacré à Suzanne Belperron, l’une des créatrices de bijoux les plus talentueuses et les plus influentes du XXe siècle.
    Engagée comme dessinatrice modéliste par Germaine Boivin en 1919, elle contribue au succès de la maison « René Boivin » où elle laissera une empreinte toute particulière. En 1932, pourtant codirectrice, elle décide de prendre son envol. Elle s’associe avec le grand négociant en pierres précieuses et perles fines Bernard Herz et, dès lors, s’épanouit en toute liberté : elle réalise, avec un total détachement des « contingences » liées à l’art de la joaillerie, de superbes pièces aux formes sculpturales et particulièrement originales. Fascinée par les pierres de couleurs, quelle qu’en soit la valeur, elle propose une œuvre à contre-courant des créations contemporaines, souvent anguleuses en platine serti de diamants.
    Artiste d’avant-garde et coloriste hors pair, Suzanne Belperron réalise avec audace des bijoux d’un style inégalable prisé de l’ensemble du gotha de l’époque comme le prouvent les nombreuses parutions dans « Vogue » ou « Harper’s Bazaar ». Sa clientèle cosmopolite se compose de la plupart des cours d’Europe et des aristocrates, de magnats de l’industrie et de la finance, de personnalités issues de l’univers de la mode, de l’élite intellectuelle ou encore de vedettes américaines. Dans son atelier parisien se succèdent le Duc de Windsor, les Rothschild, Elsa Schiaparelli, Nina Ricci, Daisy Fellowes, Colette, Malet Stevens, Ganna Walska, Merle Oberon, Gary Cooper et bien d’autres.
    Ayant pour adage « mon style est ma signature », Suzanne Belperron ne signait jamais ses pièces, rendant complexe l’attribution et la datation de certaines créations. C’est pourquoi la récente découverte (2007) de ses archives personnelles, qui a motivé et sur laquelle s’appuie l’écriture de ce premier ouvrage sur Suzanne Belperron, le place d’emblée comme l’ouvrage de référence sur l’artiste.

    Les auteurs

    Historienne de formation, graphiste et journaliste, Sylvie Raulet a collaboré aux revues « Beaux-Arts magazine », « L’Objet d’art » « Harper’s Bazaar » et « Vogue ». Elle est l’auteur de Bijoux Art déco; Van Cleef & Arpels; Bijoux des années 1940-1950 ; Salon indien et Cristal de roche.

    Animé d’un rare enthousiasme pour la joaillerie, Olivier Baroin termine ses études rue du Louvre et intègre la profession en 1987. En 2001, il devient également expert en bijoux anciens.
    Fasciné d’abord par l’art, puis par la personnalité de Suzanne Belperron, il acquiert en 2007 l’ensemble des archives de la créatrice dans lesquelles il se plonge passionnément. Sa grande connaissance de Suzanne Belperron, comme la consultation quasi quotidienne des cahiers de commandes de cette dernière, lui permettent donc de retracer ici, et ce sans équivoque, ses œuvres originales souvent attribuées à tort à un autre joaillier.

    Format : 27,5 x 27, 5 cm. 400 pages. Env. 500 illustrations en couleur. Relié pleine toile sous jaquette couleur.

    LA BIBLIOTH EQUE DES ARTS

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